Vous avez peut-être une amie fan de randonnée qui vous en a parlé avec enthousiasme, ou bien vos combinaisons de mots-clés sur Google ont fini par vous conduire sur la page de l’organisme. Dans tous les cas, vous voilà en train de vous dire que ce serait bien plaisant de vous retrouver en autonomie dans le bois, à avaler les monts et ruisseaux qui ponctuent le tracé. Seul bémol: vous n’êtes pas exactement un ou une pro du hiking. Tous les autres articles ou entrées de blog vous mettront en garde contre les défis de la Traversée de Charlevoix, alors la présente publication se veut plutôt un encouragement à tenter le coup. Loin de moi l’intention de nier les dangers et difficultés de cette route. Mais après avoir franchi ces 100 km initiatiques, force est de constater que… ça se fait !
Je ne suis pas une novice complète, mais disons que j’ai dû m’acheter un filtre à eau, des pantalons de trail et de la bouffe lyophilisée pour la première fois – tous des petits bonheurs nécessaires à la Traversée. Ma plus longue randonnée à ce jour était ce hike de 37 km en Bolivie. Pas la même game.
Commençons par déboulonner un mythe. Ce qui est décrit comme un “raid de 105 km parmi les plus difficiles du Québec”, est en fait une suite de randonnées moyennes, échelonnées sur plusieurs jours. Le raid peut être morcelé et modelé à votre guise, s’accomplir en 2 à 6 nuits, et compter de 35 à 105 km.
Jour 1 – Belle journée pour une ambulance
Nous sommes parties le 3 août en matinée. Une amie de la région nous a gentiment fait sauter en voiture les premiers kilomètres, du poste de départ jusqu’au refuge L’Écureuil, sur un chemin forestier bordé de quelques chalets. Nous jugions cette parcelle moins intéressante et souhaitions arriver directement sur le sentier pédestre. Après coup, nous avons appris que le Mont du Dôme, près du point de départ, était un chouette ajout. Bon, avoir su, on aurait probablement fait cette courte ascension de 7.8 km… Qu’à cela ne tienne, nous avons franchi sous la pluie les 16.5 km jusqu’à La Marmotte en moins de 4h, nous permettant, à l’arrivée au chalet, de nous installer tranquillement en jasant avec un couple qui faisait la demi-Traversée.
Les refuges sont confortables, très, très bien équipés (linges à vaisselle, ustensiles, batterie de cuisine, etc.) et tous similaires, avec une aire ouverte accueillante au rez-de-chaussée et un dortoir à l’étage, où 12 matelas étonnamment moelleux nous permettent de reprendre des forces. On ne va pas se mentir, à 12 personnes, ça fait pas mal de monde et de stock à entasser dans un espace assez petit – à 7, nous avions assez de place pour faire sécher nos vêtements et avons pu espacer nos matelas davantage.
Un peu avant l’heure du souper, un petit groupe arrive avec fracas: trois personnes encadrent un gaillard qui boite sévèrement. Le pauvre s’est blessé au genou, plusieurs kilomètres en amont, et ça semble grave. Ses amis se relaient pour contacter les secours et lui porter assistance, pendant qu’un petit vertige me prend: une blessure peut arriver n’importe quand, à n’importe qui.
J’ai bien l’impression que les personnes du type sportif sont les plus à risque durant ce genre de randonnée. J’aurais probablement pu compléter la traversée plus vite, mais j’ai quintuplé de prudence sur certains pans hostiles et j’ai écouté mon corps chaque fois qu’il me parlait. Ce n’est pas simple d’apprendre à doser et à distinguer quand on se pousse VS quand on s’en demande trop. Athlètes, méfiez-vous de vous! Et novices, faites la paix avec votre petite voix qui vous invite à la prudence: elle n’essaie pas toujours de vous saboter!
Après beaucoup de coordination par le petit groupe, une ambulance finit par atteindre le refuge et embarque le blessé, qui n’a perdu ni le sourire, ni l’humour. Les lampes s’éteignent sur cette première journée plutôt rocambolesque.
Jour 2 – La brume débarque et la douleur embarque
Le décor est exceptionnel. Porc-épic, perdrix, lapin, grenouilles, crapauds, chevreuil et mulots nous rappellent fréquemment notre statut d’invitées. Les sentiers sont d’ailleurs pratiquement immaculés : je n’ai trouvé que quelques bouts de plastique et d’emballage.
À chaque sortie en forêt, je me donne le défi de laisser le sentier plus propre qu’à mon arrivée. Ramasser ici et là quelques déchets ne demande pas un effort surhumain, et permet de contribuer au maintien des lieux.
Après quelques kilomètres, il nous faut prendre une décision : à gauche, un raccourci conduit au refuge en 5 km; à droite, le sentier officiel enjambe La Noyée en 11 km.
La météo peu clémente et la garantie d’un horizon brumeux comme un lendemain de veille n’auront pas raison de notre courage, et nous attaquons l’ascension vaillamment. Comme anticipé, on ne distingue pas à douze pieds devant, donc le dépassement de soi devient notre seule motivation. Le camaïeu gris et vert a toutefois un certain charme !
Sous le poids de mon sac de 22 lbs, mes genoux commencent à fatiguer. Je varie l’amplitude de mes pas et joue avec l’ajustement des courroies du sac dans l’espoir de répartir l’effort sur tous mes muscles. On arrive au deuxième refuge trempées, les articulations grinçantes et les jambes endolories. D’autres y sont déjà et un bon feu sèche rapidement nos vêtements humides. On se met au défi de plonger dans le lac en contrebas… ce que je vous déconseille ! Le sol extrêmement vaseux avale nos Crocs et soulève à la surface une couche trouble qui rendra l’approvisionnement en eau moins agréable ensuite. Plus tard, le vol d’un héron sublime, d’un gris bleuté mémorable, me réconciliera avec le lac.
La soirée se finit sur des rires, une séance de yoga collective et une timide apparition du soleil, qui chassent nos tensions et promettent un beau lendemain.
Jour 3 – Quand le castor s’en mêle
Au matin du troisième jour, la bonne humeur règne : les deux autres petits groupes terminent aujourd’hui leur demi-Traversée, le sommeil a été réparateur et le soleil se joint au party!
Comble du bonheur : la veille, nous avons trouvé sur notre chemin une bonne quantité de bleuets sauvages, qui rendent notre gruau un peu plus festif!
À peine dehors, il faut décider à nouveau si on prend la pilule rouge ou la bleue : un raccourci rachète 6 km sur les 20 qui nous attendent. Comme les deux autres groupes, nous optons pour cette alternative, car mes talons d’Achille me font souffrir à chaque dénivelé. La route nous mène éventuellement sur le territoire du Parc National des Hautes-Gorges. Ce tronçon de sentier partagé est animé par des groupes nombreux, des familles et des promeneurs du dimanche plus bruyants, qui nous rappellent à quel point le calme de la Traversée est un privilège. Nous tombons sur une éclaircie entre les arbres, alors que la route du Parc cache une belle surprise en contrebas : un espace au bord de la rivière nous attend pour manger.
C’est ici que la demi-Traversée prend fin : une navette cueille les randonneuses et randonneurs pour les ramener à l’entrée du Parc, où on peut également se rendre à pied en longeant la route.
Nous repartons avec enthousiasme sur un sentier paisible, enveloppant. Alors que les balises nous encouragent – 4 km, 3 km, 2 km -, on se heurte avec stupéfaction à une vue invraisemblable. Devant nous, la balise 1 km surplombe… un lac. Le sentier est avalé, indétectable. Roxanne et moi comprenons en même temps : le barrage. On nous avait prévenues à l’accueil d’un impétueux castor qui avait, à lui seul, inondé un tronçon suffisamment large du sentier pour le faire disparaître. Incapables de nous remémorer la route qu’il aurait fallu prendre – et ne l’ayant bien sûr pas prise en note, têtes en l’air que nous sommes – et ne voyant aucun autre sentier, nous décidons que le plus sage sera de traverser la rivière puis de la longer, car selon Maps.me (votre meilleur ami dans ce genre de cas), elle croisera inévitablement le vrai sentier. Je ne vous mentirai pas, ce n’était pas un grand moment de gloire. Nos Crocs aux pieds, soucieuses de ne pas abîmer la nature et sacrant contre l’eau, les branches, les troncs moisis, les araignées, le ciel, le premier ministre, les énergies fossiles et ben d’autres affaires impertinentes, on débouche enfin sur le vrai sentier, tout près du refuge.
Le Geai Bleu dépasse même son élogieuse réputation. Le terrain juché surveille les environs et regorge de bleuetiers. Nous nous aventurons à la rivière pour une douche très attendue, rêvassant devant la valse d’un pêcheur à la mouche sur l’autre rive.
Plusieurs mètres en contrebas, la rivière se mérite : il faut avoir le coeur et les articulations bien accrochés pour y arriver, et surtout pour en remonter un chaudron plein d’eau à filtrer ! Mais la force assurée de son eau claire vaut chaque pensée de mort imminente.
Nous avions prévu le coup et fait livrer, avant notre départ, une boîte de vivres qui nous attendait sagement. Soleil, bouffe indienne et bière, avec la meilleure vue et sans colocs… Pas de doute, le Geai Bleu est le highlight de notre séjour !
Jour 4 – Magie sur les berges du ruisseau Chouinard
La quatrième journée est bercée de magie. Averties que la montée serait constante et sournoise, nous attendions le pire… qui n’est pas venu. Mon corps apparemment maintenant habitué ne rechigne plus, le sac est léger, l’eau est puisée à volonté à même le large ruisseau, qui nous propose régulièrement de belles entrées pour la baignade. L’effort semble simplement faire partie de nous, nous ne le subissons plus.
Après plusieurs kilomètres à tenir la main de ce ruisseau magnifique, on débouche sur des routes plus larges, bordées de quelques caches de chasse et débris – des électroménagers, une voiture, de la ferraille… Pas de doute, où il y a de l’humain, il y a du laid. Ce sera une journée sans histoire jusqu’à l’arrivée au chalet. Le Coyote est posé près d’un chemin forestier et d’un petit ruisseau. Ce ne sera pas notre meilleure nuit, car le journal collectif du refuge raconte quelques anecdotes de squatteurs qu’on préfèrerait ne pas vivre quand on est deux filles seules au milieu des bois.
Jour 5… et 6 à la fois
Le cinquième matin, nous nous réveillons naturellement aux aurores. Nous nous engageons dans une forêt de mousse d’un vert lime énergisant, confortable sous les pieds – thank God, après les pierres mobiles des premiers jours ! Le sol égal et spongieux nous donne des ailes. On maintient même un mode turbo à 5 km/h par moments, un exploit pour notre Traversé. Une ascension tour à tour discrète et brûlante, un sentier inondé par tronçons, et même une averse sortie de nulle part ne nous démotiveront pas. Les 20 km jusqu’au dernier refuge, L’Épervier, défilent rapidement. C’est là, vers 15h, qu’on dîne et qu’on se pose la grande question : dormir ici comme prévu ou pousser les 10.5 km restants et conclure notre Traversée aujourd’hui ? L’idée de dormir sur un oreiller le soir même, collées contre notre chat, est tentante.
Calcul rapide : avec notre pace moyen de 4 km/h, on doit partir avant 16h pour arriver à l’auto avant le coucher du soleil (sécurité oblige) et pour arriver à la maison avant minuit (sécurité doublement oblige). On se sent d’attaque. On le fait.
Pour faciliter le dernier tronçon, ma merveilleuse blonde a une idée : à chaque kilomètre, on a droit à quelques jujubes pour nous motiver et nous récompenser. C’est important de se trouver des petits bonheurs du genre lors de longues randonnées, surtout pour la bibitte à sucre que je suis !
Je n’ai pas encore parlé de l’extraordinaire importance d’avoir un·e partenaire de confiance. C’est là, dans les 10 derniers kilomètres, que son rôle prend encore plus son sens : tour à tour, nous nous sommes soutenues, encouragées, et nous avons compensé les carences d’énergie de l’une et de l’autre. Quand Roxanne avait mal, le brouillard disparaissait et je lui offrais toute la lumière que je pouvais. Quand je n’en pouvais plus, elle croyait en moi pour deux. L’absence d’un tel balancement doit constituer le plus grand défi de la Traversée en solo.
Nous faisons aussi face à notre première (et seule) erreur de rationnement : en quittant L’Épervier, nous avons omis d’embouteiller de l’eau. Les sources d’eau à filtrer ayant été en surabondance tout au long de la Traversée, nous nous retrouvons désemparées de ne croiser aucun ruisseau pendant plus de deux heures, sous la chaleur et l’effort. Nous finissons par croiser un ruisselet et achevons les derniers kilomètres sans encombre. De retour à notre voiture à 19h, le sourire aux lèvres, on se félicite d’avoir pensé à y laisser des vêtements secs et des chaussures confortables pour le retour.
Contenu de mon sac (Osprey 46L)
1 t-shirt à manches longues respirant (Borealis)
2 t-shirts de sport ultra légers (Lululemon et Nike)
1 chandail chaud et épais (Arcteryx) – utilisé comme oreiller
4 paires de bas de randonnée : 2 plus légères et 2 plus chaudes (Stance)
4 culottes et 1 top de sport (Lululemon) – pour les bas et sous-vêtements, j’ai préféré faire du lavage que me surcharger !
1 paire de pantalon convertible en shorts (Indyeva)
1 paire de shorts (Nike) – inutile, seul le pantalon aurait été suffisant
1 legging et un t-shirt pour dormir
1 manteau imperméable et coupe-vent (Outdoor Research)
1 paire de chaussures de camp (Crocs)
1 paire bottes de randonnée (The North Face)
1 casquette légère (Ciele)
1 bouteille d’un litre (Nalgene) – mieux vaut remplir sa bouteille souvent que de traîner beaucoup d’eau, vu l’abondance des sources
1 filtre à eau (LifeStraw) – génial, car nous pouvions boire à même les cours d’eau sans sortir nos bouteilles
1 serviette
1 sac de couchage compact
1 rouleau de papier de toilette
1 lampe frontale
1 paire de bâtons de marche
1 trousse de toilette
1 savon multiusage biodégradable – utile pour laver sommairement les vêtements à reporter
1 kit de dépannage (couteau, corde, duct tape) – qui n’a aucunement servi, mais à ne pas négliger
1 trousse de premiers soins avec des analgésiques et aspirines
Pour la nourriture, nous avons misé sur les produits lyophilisés Happy Yak pour la plupart de nos repas (une longue cuillère, comme la Longspoon de Primus, est fort utile pour manger à même le sac), ainsi que sur des barres protéinées et des portions de gruau. Nous n’avons jamais eu faim et la livraison à mi-parcours a grandement allégé la charge, en plus de permettre de se gâter un peu ! Attention cependant : tous les déchets doivent revenir avec vous, donc préférez les canettes au verre et préparez d’avance vos portions à livrer.
Mon seul regret : j’aurais volontiers troqué mon chandail chaud, que je n’ai pas porté une seule fois, contre un oreiller gonflable. Même pour l’insomniaque que je suis, les nuits ont été confortables (bouchons, mélatonine et longue journée de marche sont la recette gagnante).